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Votre question

Est-ce que la France subventionne Syria Charity? Est-ce que cette ONG est liée aux Frères Musulmans ou à Al-Qaida?
posée par Romain, le 17/04/2018

Bonjour,

Lundi 16 avril, le président de la République Emmanuel Macron annonce, en marge d'une réunion avec une vingtaine d'ONG humanitaire intervenant en Syrie, que la France débloquera une enveloppe d'urgence de 50 millions d'euros, à destination de ces associations.

Parmi ces ONG, et c'est l'objet de votre question, Syria Charity. Son président et porte-parole Mohammad Alolaiwy s'est pris en selfie avec Emmanuel Macron. La présence de Syria Charity à cette réunion a suscité un certain nombre de critiques sur les réseaux sociaux.

50 millions d'euros pour Syria Charity ?

D'abord, l'ONG ne va pas toucher 50 millions d'euros de la part de l'Etat français (comme on a pu le lire (ici ou , entre autres). La présidence précise à CheckNews qu'une «vingtaine» d'associations étaient présentes à cette réunion, parmi lesquelles Solidarité internationale, Médecins du Monde, Care, Handicap international, la Croix Rouge française, Action contre la Faim, Electriciens sans frontières, Médecins sans frontières, le Secours Catholique, l'Ordre de Malte...et donc, Syria Charity.

Voici le récit que fait la présidence de cette journée:

Il y a eu en amont de la réunion avec Emmanuel Macron une concertation entre ces ONG et le Centre de crise et de soutien, qui dépend du Quai d'Orsay. Les 50 millions constituent une aide d'urgence, destinés à financer des projets d'ONG, et pas les associations en elles-mêmes. Nous avons discuté avec ces acteurs, qui ont été choisis parce qu'ils connaissent le terrain syrien, de ce dont les populations civiles ont besoin sur place. Ces ONG ont présenté des projets, le CDCS a évalué leur fiabilité, et l'usage des fonds alloués à leur réalisation sera par la suite contrôlé très sérieusement. Pour faciliter leur intervention, il y a des contacts avec le bureau régional de l'ONU, et une coordination avec d'autres pays qui apportent déjà de l'aide humanitaire, comme l'Allemagne.

Bref, ces 50 millions seront répartis entre une vingtaine d'associations. Et ils n'ont pas vocation à rester dans les caisses des ONG, mais à financer des projets que le gouvernement promet de contrôler. Pour l'heure, ni l'Elysée ni l'association ne sont en mesure de nous dire combien Syria Charity touchera exactement et pour quel(s) projet(s). Une source diplomatique explique que «les modalités d’attribution de cette enveloppe sont en cours de définition, afin de s’assurer de son efficacité sur le terrain». Une nouvelle réunion est prévue la semaine prochaine nous explique l'Elysée. 

Par ailleurs, le Quai d'Orsay a aussi choisi ces partenaires parce qu'il avait déjà été en contact avec eux, explique l'Elysée. Le président de Syria Charity, Mohammad Alolaiwy informe CheckNews que l'association «a déjà reçu de l'Etat français, lors d'une campagne de distribution de lait en poudre, une aide de 150000 euros, en 2014.» Alolaiwy liste aussi les conseils régionaux qui lui sont venus en aide: les Pays de la Loire, la Lorraine, ou encore l'Ile de France«A eux trois, cela représente environ 100000 euros sur plusieurs années», poursuit le président et porte-parole.

Par ailleurs, en tant qu'association reconnue d'intérêt général, Syria Charity bénéficie de déductions fiscales, lit-on sur son site internet. Donc les dons qui lui sont faits sont déductibles des impôts à hauteur de 66%. Il y a bien à cet égard une forme financement par l'Etat français de Syria Charity. Le budget 2016 de l'association est de 6,7 millions, dont 80% de dons privés nous expliquent son président.

Donner de l'agent à Syria Charity, est-ce financer le djihadisme ?

Vous nous avez demandé de vérifier s'il existait des liens entre Syria Charity et des mouvements djihadistes tels qu'Al Qaïda. C'est par exemple ce qu'affirme le français Pierre le Corf dans une vidéo tournée à Alep dans ce qui était les locaux de l'association (une de vos questions renvoyait vers cette vidéo). Dans les décombres, l'humanitaire pro-Assad et favorable à l'intervention russe en Syrie montre des brochures de milices salafistes et de groupes djihadistes.

Mohammad Alolaiwy, qui nie fermement de telles proximités, estime que la dénonciation des bombardements russes par Syria Charity, lui a valu d'être la cible de tous les partisans d'Assad: «C'est une technique très connue du régime syrien, on rentre dans les locaux d'une ONG ou d'une association pour y déposer des armes et des documents compromettants, et ensuite on en fait des photos ou des vidéos.»

Constat partagé par Romain Caillet, spécialiste du djihadisme: «La question qu'on peut se poser en regardant cette vidéo c'est de savoir s'il [Pierre le Corf] a trouvé ces "preuves" pendant qu'il était infiltré chez Syria Charity, ou après avoir été autorisé à se rendre sur place par le régime syrien.» La vidéo a été publiée sur la page Facebook de le Corf plusieurs mois (mai 2017) après la reprise d'Alep par les forces gouvernementales (décembre 2016), à une époque où Syria Charity n'occupait plus son local.

Sans se prononcer sur le cas de Syria Charity en particulier, le consultant Nicolas Hénin ne dit pas autre chose: «Dans le cadre de la propagande syro-russe pro-Bachar, il y a sur les réseaux sociaux une véritable campagne de désinformation organisée et systématique visant à anéantir la crédibilité des associations humanitaires. Par exemple dès qu'il y a des preuves d'exactions commises par le régime venant de ces organisations, les pro-Bachar les accusent de falsfication.» 

Difficile d'y voir clair dans une guerre difficile d'accès. Surtout quand elle s'invite sur le terrain de la communication. Et surtout quand les démarcations entre les acteurs évoluent. Pour résumer: l'opposition dite «démocratique» au début du conflit, que représentait notamment l'Armée syrienne libre (ASL) s'est, le conflit perdurant, pour partie radicalisée, voire a tout simplement disparu. Ainsi Syrian Charity, qui s'appelait initialement Pour une Syrie libre, comme le fait remarquer le Corf dans sa vidéo, arborait au départ le même drapeau que l'ASL. Ce qui ne veut pas dire que Syrian Charity soit en accord en tous points avec l'idéologie radicale de certaines composantes qui ont un temps pu être proches de l'ASL.

«Rapprocher Syria Charity du djihadisme ou du salafisme c'est n'importe quoi, résume Romain Caillet, auteur avec Pierre Puchot de Le Combat vous a été prescrit, une histoire djihad en France. Les gens qui soutiennent cette association n'ont aucune espèce de connivence avec le djihad. Ce discours fallacieux est celui des propagandistes pro-Assad.»

Ceci étant, l'expert reconnait (et n'est pas le seul à dresser ce constat) que certaines contingences de la guerre mènent de facto à une proximité sur le terrain. Caillet détaille: «Il faut savoir que sur le front, même des rebelles soutenus par la France [comme l'ASL] ont eu des liens de collaboration avec les djihadistes. C'est des coopérations opérationnelles ponctuelles. Cela ne signifie pas qu'il y a une proximité l'idéologique entre eux.» «C'est un problème rencontré par tous les humanitaires, ajoute Nicolas Hénin. Est-ce qu'il vaut mieux se rapprocher pour un temps d'interlocuteurs sulfureux pour aider les civils, ou ne pas les aider et les laisser se tourner vers les djihadistes plus radicaux encore?»

Raphaël Pitti, médecin habitué des terrains de conflit (dont Libé faisait le portrait au début du mois), a déjà collaboré plusieurs fois avec Syria Charity. Il avoue être assez peu intéressé par la philosophie de l'association, mais explique à CheckNews :

Nous travaillons ensemble sur le plan humanitaire. Ils sont très actifs sur le terrain. Ils ont de nombreuses ambulances, des maternités, des hopitaux. Ils m'ont donné 15000 euros pour que je rénove un centre de formation de personnels soignants en Syrie.

 

Syria Charity a-t-elle des liens avec les frères musulmans ?

L'autre accusation portée contre Syria Charity, et mise en avant notamment dans un post Facebook d'un ancien membre de la conférie des Frères musulmans, Mohamed Louizi, est la proximité de l'ONG avec cette confrérie. Au même titre qu'il nie toute collusion avec le salafisme ou le djihadisme, Mohammad Alolaiwy le président de l'association assure n'avoir «aucun lien avec les Frères musulmans».

Alalwy conteste les éléments que Louizi présente comme preuve.

Un post Facebook où Syria Charity félicite le Hamas (fondé par des Frères musulmans) ? «C'est notre community manager qui était proche de la cause palestinienne. Le message a été supprimé, il ne représentait pas la position de notre association.»

Une photo où Alalwy tient le micro aux côtés d'un penseur proche du salafisme? «Pour présenter notre projet, nous avons participé à des réunions où il y avait des personnalités musulmanes qu'on ne connaissait pas forcément. Ca ne veut pas dire qu'on partage toutes les idées de ces personnes.»

Syria Charity qui participe à des rencontres de l'UOIF, réputée proche des Frères musulmans? «A notre création, nous avons accepté toutes les invitations pour porter notre message auprès du monde musulman et recueillir des financements. Aujourd'hui nous recevons des dons de tous les pans de la société.»

Vraiment, aucun lien avec la confrérie? «Non, quand on est sollicité par des ONG pour des sommets humanitaires en Turquie, en Allemagne, au Bahreïn ou au Koweït, on a répondu présent. Comme on l'a fait pour des invitations venant associations laïques. Qui que ce soit qui veut aider, on lui dit oui.»

Le sujet de la proximité avec les Frères musulmans est éludé d'emblée par l'humanitaire Raphaël Pitti. Nicolas Hénin, qui a été deux fois l'invité de Syria Charity pour des conférences, explique avoir croisé des «musulmans orthodoxes», mais n'avoir jamais entendu de discours «particulièrement scandaleux». Quant à Romain Caillet, il explique n'avoir «ni des éléments qui confirment, ni des éléments qui infirment» la proximité entre Syria Charity et la confrérie. Comme le remarquait Libé dans un article sur les Frères musulmans en France, il y a les concernant beaucoup de «faits derrière les fables». Ce qui tient notamment au fait que l'appartenance à ce groupe est théoriquement secrète. Il ne serait qu'un millier en France.

Du côté de la diplomatie française, on botte en touche les questions de théologie et on opte pour le pragmatisme : 

Dans le cadre de sa politique humanitaire, la France collabore avec des ONG qui mettent en œuvre les projets sur le terrain. Celles-ci font l’objet d’une attention particulière, notamment quant à la qualité de leurs interventions et de leurs équipes.

En résumé: l'Etat a bien prévu de financer Syria Charity parmi d'autres associations. Par ailleurs, l'ONG humanitaire a déjà bénéficié d'aides régionales et étatiques et bénéficie encore (via les exonérations des dons) d'aides publiques. De l'avis des intéressés, mais aussi d'un expert reconnu, il est faux de prêter à Syria Charity des accointances avec les djihadistes. Enfin, il est impossible d'affirmer avec certitude que l'association répond à l'obédience des Frères musulmans.

Fabien Leboucq

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