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Votre question

L'Observatoire syrien des droits de l'Homme est-il une source fiable ?
posée par Charlotte, le 12/03/2018

Bonjour,

Vous avez sûrement vu passer le nom de l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH) dans des articles ou des reportages traitant des bombardements sur la région de la Ghouta orientale, depuis février 2018, comme par exemple dans cette reprise d'une dépêche AFP sur Libération. L'OSDH est une ONG qui publie quotidiennement des comptes-rendus du nombre de morts du conflit en Syrie. Il est régulièrement cité par les médias français et étrangers, dont Libération, comme source pour effectuer un bilan du nombre de victimes. Alors que la presse internationale n'a presque plus accès au terrain, la fiabilité de cette source dont la permanence est placée au Royaume-Uni est régulièrement remise en cause.

Nous avions rapidement évoqué le dernier épisode dans une précédente réponse. Claude El Khal, le correspondant de la webtélé le Média, avait créé la polémique en critiquant le manque de fibailité des sources reprises par la presse occidentale, et notamment l'OSDH : «Cette personne [le fondateur de l'OSDH] dit avoir un réseau d'informateurs sur le terrain. Ce qui veut dire que les informations et les images qui lui parviennent de la Ghouta ne peuvent venir que des combattants qui tiennent l'enclave, ou des Casques blancs, ou éventuellement des civils qui y habitent. Ce qui veut dire qu'aucune de ces informations et de ces images n'a été vérifiée de manière indépendante.»

L'OSDH a été fondé en 2006 et continue d'être géré par Rami Abdel-Rhamane (dont le vrai nom est Ossama Suleiman), un opposant syrien en exil depuis le début des années 2000. En 2016, il expliquait à Libération  sa façon de travailler :

Nos méthodes rigoureuses s’appuient sur le recoupement des sources de terrain, et nous faisons confirmer les chiffres par trois sources, au moins, avant de les publier.

Une situation de monopole

A partir de 2011 et le début de la révolution syrienne, les médias utilisent les chiffres fournis par l'OSDH. La force de l'Observatoire : donner rapidement le bilan des victimes aussi bien du côté des rebelles que du régime de Bachar al-Assad. «Faute de pouvoir accéder librement à la Syrie du fait des restrictions imposées par Damas, les trois grandes agences de presse internationales – AFP, Reuters et AP – s'appuient sur ses communiqués, nourris par un réseau de correspondants avec qui il est en contact jour et nuit», expliquait le correspondant du Monde au Liban, Benjamin Barthe, dans un article de 2013 consacré à celui qu'il nomme le «comptable de l'hécatombe syrienne».

capture d'écran d'une recherche «OSDH» sur Google Actualité (15/03/2018)

«Cet observatoire correspond à un compromis parmi des dizaines de sources de partis pris différents. Les agences de presse internationales doivent être rapides. Il n’y a pas de source miracle pour cette affaire. La Syrie est un enfer, ça dépasse l’entendement journalistique. C’est difficile d’accéder au terrain, côté Damas comme côté rebelles. C’est vraiment un défi journalistique. Il y a trente ans, les journalistes faisaient partie du décor de la guerre civile, comme au Liban. Aujourd’hui, on nous rejette ou on nous prend pour cible. Alors, on est réduit à des bouts de ficelles pour rendre compte d’une histoire», expliquait aussi le grand reporter en 2015, interrogé dans le cadre d'un mémoire universitaire réalisé par Constance Léon, pour l'école de journalisme du Celsa (1).

Malgré son nom, l'Observatoire «n'est plus confiné aux droits de l'homme. Il est un peu devenu comme une agence de presse sur la Syrie», explique la journaliste spécialiste du sujet à Libération, Hala Kodmani, interrogée par CheckNews. Or cela peut poser problème. En couvrant l'ensemble du conflit, l'OSDH «fait l'actualité syrienne» pour la presse internationale.  «L'OSDH s'est assuré un monopole du comptage des victimes, en s'imposant un peu par rapport aux autres organismes comme le Syrian Network for Human Right (SNFR) et le Violation Documentation Center (VDC)», observe Hala Kodmani. Si un événement n'est pas repris par l'Observatoire, il sera plus difficile de le retrouver dans un article.

Des critiques récurrentes

En plus de la situation de monopole, la fiabilité d'une agence basée au Royaume-Uni est parfois remise en cause. Là-dessus, les avis divergent : «Je ne l'utilise jamais. Le fondateur s'est trompé pas mal de fois et il est critiqué par pas mal de gens qui connaissent leur sujet», explique par exemple Wassim Nasr, journaliste à France 24, à Constance Léon.

L'Observatoire syrien des droits de l'homme est critiqué à la fois par les médias prorusses et certains opposants du régime.

Wassim Nasr fait notamment référence à un article écrit par Ignace Leverrier, le fondateur du blog «Un œil sur la Syrie» en 2014 intitulé «La crédibilité perdue de Rami Abdel-Rahman, directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme». Plusieurs points, d'après cet ancien diplomate, affaiblissent la crédibilité de l'organisation auprès des opposants au régime, notamment le manque de transparence qui pourrait cacher des pratiques amateures. Contrairement aux autres organismes de comptage de victimes, l'OSDH n'indique pas sa méthodologie et ne donne pas le noms des victimes. «Or cet élément constitue pour toutes les organisations de défense des droits de l’homme un élément majeur de crédibilité. A la différence des chiffres, ce sont les noms des victimes, leur lieu de naissance, la date et les circonstances de leur mort qui permettent seuls de confirmer la réalité des décès, qu’il s’agisse de civils, de membres de l’opposition armée, de militaires, d’agents des moukhabarat, de miliciens, etc.», explique Ignace Leverrier.

A cause de ce manque de transparence, les opposants craignent, d'après Ignace Leverrier, que certaines sources de l'OSDH utilisent l'observatoire pour faire augmenter le nombre de morts côté soldats et créditer la propogande du régime de Bachar al-Assad : «En annonçant 110 371 morts en trente mois de conflits et en évaluant à 45 478 le nombre des "combattants loyalistes tués depuis le début du conflit", l’OSDH démontrait que "près de la moitié des victimes de la guerre sont des soldats et des miliciens loyalistes". Certains n’hésitent pas à se dire convaincus que c’est à dessein, pour parvenir à ce résultat, que travaillent un certain nombre de membres du réseau d’informateurs de l’OSDH.»

Lors de l'attaque chimique du 21 août 2013 à Damas, alors que l'armée syrienne libre rapporte 1 845 morts et 9 924 blessés, l'OSDH ne confirme que 170 décès. Ignace Lverrier reproche aussi à l'OSDH de sous-évaluer le nombre de personnes emprisonnées et de morts en détention.

L'ancien diplomate pointe aussi le manque apparent de moyens financiers et humains pour collecter l'information et maintenir une telle structure. L'OSDH ne publie pas de rapport d'activité, contrairement au SNHR, par exemple. Si certains spécialistes de la Syrie ont déjà émis des hypothèses sur les financements de l'Observatoire, comme Alain Chouet, ancien responsable de la Direction générale des services extérieurs (DGSE) dans l'hedmodaire Marianne, leur origine reste pour l'instant obscure:

L'OSDH qui fonctionne sur fonds saoudiens et qataris «est en fait une émanation de l’Association des Frères musulmans et il est dirigé par des militants islamistes dont certains ont autrefois été condamnés pour activisme violen».

Dans un article du New York Times de 2013, Rami Abdel-Rhamane explique qu'il finance son organisation grâce à l'argent de ses deux magasins de vêtement à Conventry, au Royaume-Uni, des «petites subventions de l'Union européenne» et d'un pays européen, sans plus de précisions.

Côté prorégime, l'OSDH est aussi accusé d'amateurisme, mais aussi de donner au contraire du grain à moudre aux puissances occidentales. L'inverse donc de ce qui est reproché par les opposants au régime. Sputnik et RT, deux médias financés par le Kremlin reprochent à l'OSDH d'être «l'une des sources autorisées des médias occidentaux comme des opposants à Bachar el-Assad», peu fiable car incarnée par un seul homme:

«Malgré son nom destiné à forcer le respect, l'Observatoire syrien des «droits de l'homme« n'est qu'un agrégateur d'«informations» qui ne sont pas vérifiables, et qui pourraient tout aussi bien venir de groupes de terroristes qui chercheraient à influencer l'opinion publique».

Les médias français s'appuient-ils sur l'OSDH?

En France, la majorité des médias décident d'utiliser les chiffres de l'OSDH et notamment les agences de presse, comme nous l'avons déjà évoqué. «Sur la Syrie, il n'y a pas de source indépendante. Mais pour avoir travaillé avec l'OSDH depuis plusieurs années, avant même le début de la révolution, nous estimons que c'est la source la moins partiale», indique par exemple au Monde, un rédacteur de l’AFP. Par ailleurs, il existe des moyens de recouper cette information.

En réponse à la critique formulée par Claude El Khal dans sa chronique sur Le Média, le directeur régional de l’AFP pour le Moyen Orient et l’Afrique du Nord, Christian Chaise avait d'ailleurs expliqué que les informations diffusées par l'AFP étaient recoupées avec celles transmises par des pigistes syriens connus de l'agence.

Si des écarts existent entre le nombre de victimes selon les organismes, «les bilans varient peu entre les sources finalement. Par exemple, pour les bombardements à Douma en septembre 2015, il y a eu une centaine de morts, ce que toutes les agences syriennes ont confirmé», précise Christophe Ayad, le rédacteur en chef du service International du Monde, dans un entretien mené par Constance Léon.

Les sources d'informations de l'OSDH sont «généralement fiables» et peuvent être récoupées, estime pour sa part Hala Kodmani. Elles proviennent des hôpitaux, de la Défense civile (l'ONG des Casques blancs), et des reporters de terrain qui ne communiquent pas uniquement avec l'Observatoire.

Il arrive de retrouver différentes façons de traiter l'OSDH au sein d'un même média. Par exemple, pour alimenter son flux d'actualité, le Figaro reprend des dépêches AFP. Sur la Syrie, certaines, comme celle-ci, utilisent l'OSDH en source, alors même que la journaliste Eugénie Bastié critique le manque d'indépendance de l'Observatoire, dans un article daté de 2016. En revanche, dans un article sur le bilan de la guerre, le journaliste Etienne Jacob précise que l'Observatoire est un «organisme proche de l'opposition».

De même pour l'Humanité, qui reprend dans certains articles les bilans de l'OSDH, alors que le journaliste Pierre Barbancey critique la fiabilité de cette source :

L'Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), basé à Londres et dont le directeur est proche des Frères musulmans. Cette structure devient la principale source d’informations pour les médias occidentaux, sans que celles-ci soient vérifiables.

De leur côté, Sputnik et RT ne considèrent pas l'OSDH comme une source fiable.

En résumé : L'immense majorité de la presse française cite plutôt l'OSDH comme une source fiable sur le nombre de victimes du conflit en Syrie. Même si des critiques visent régulièrement l'organisation, accusée d'avoir des biais et une forme d'amateurisme pouvant la conduire parfois à être instrumentalisée, y compris par des sources pro-régime.

Cordialement,

Emma Donada

(1) «Documenter le conflit syrien hors les murs : comprendre les sources utilisées par les rédactions françaises», Constance Léon. Paris : Celsa, 2016.

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